Enjeux éthiques des
enseignements
Gérard Fourez
Professeur de Philosophie aux
Facultés universitaires Notre-Dame de la Paix (FUNDP) à Namur
Notre société
tend à "technocratiser" l'éducation. Par cette expression, je
désigne, d'abord, un processus par lequel on tend à réduire
l'enseignement à l'instruction de disciplines scientifiques, et,
ensuite, une croyance à la "neutralité" idéologique et axiologique
d'une telle éducation. Selon ce point de vue, les questions de
valeurs ou de choix de société n'ont guère de place dans
l'enseignement. A la limite, enseigner est réduit à un acte
technique, bien délimité par le contenu des disciplines à enseigner
et par les sciences de l'éducation qui indiquent comment le faire.
Il n'y aurait rien à "négocier" dans un tel enseignement : tout
serait déterminé par les savoirs scientifiques et techniques.
En théorie, peu
d'éducateurs adoptent une vue aussi extrême. Pourtant, dans la pratique, un bon
nombre le font. La tendance à confier l'enseignement des disciplines à des
"spécialistes" a entraîné chez ces derniers la conviction d'être plus des
"instructeurs" que des éducateurs.
Dans cet article, je
voudrais mettre en évidence les limites de cette vision technocratique et
montrer en quoi les contenus d'enseignement soulèvent des enjeux éthiques et
méritent considération
(1).
La dimension sociétale
du choix des programmes
Bien que je considérerai
surtout les enjeux éthiques des contenus d'enseignement, un mot devrait être dit
sur la dimension "politique" du choix des programmes. (Car il s'agit bien d'une
décision "politique" dans le sens le plus précis du mot : décision qui édicte
des normes et règlements qui seront imposés à des groupes sociaux, au nom d'une
conception particulière de ce que certains jugent bon).
Contrairement à ce que
certains pensent parfois, décider d'un programme de français, de mathématique ou
de physique, ce n'est nullement un "acte scientifique". En effet, un programme
de physique, par exemple, répond à une question de base où la physique n'est que
très indirectement concernée : "Qu'estime-t-on utile d'enseigner aujourd'hui
à des jeunes déterminés d'une société donnée ?" Pour répondre à cette
question, la formation reçue dans une faculté des sciences n'est guère utile. Si
des physiciens peuvent indiquer ce que, selon eux, leur discipline pourrait
offrir à des jeunes, ce sont des analyses et des projets de société qui
fournissent finalement le cadre conceptuel qui permet d'apprécier le choix d'un
programme.
N'est-il dès lors pas
étrange de voir que, très souvent, les commissions chargées de construire les
programmes d'une discipline soient uniquement composées de spécialistes en cette
matière? Leur adjoindre des "experts en sciences de l'éducation" ne changerait
encore guère le caractère technocratique du processus. Mais on s'approcherait
sans doute d'une situation plus équilibrée si l'on y ajoutait des personnes
formées à faire des analyses de société. Cependant, finalement, ce ne seront
jamais les savoirs particuliers des spécialistes qui concluront les débats et
les négociations conduisant aux décisions. Car ce qui s'y confronte ne relève
pas tant des savoirs scientifiques que de projets de société; et ceux-ci sont
souvent en conflit. Les débats relatifs à des programmes débouchent toujours sur
des négociations et des décisions de type politique.
En d'autres termes, il
est trop court, le proverbe classique qui proclame que "pour apprendre le
latin et les mathématiques à John, il ne faut pas seulement connaître le latin
et les mathématiques, mais aussi connaître John". Il faudrait en effet
ajouter : "... et il faut aussi connaître pour qui, pour quoi et pourquoi on
croit utile, dans une société donnée, d'inviter - ou de forcer - John à
apprendre le latin ou les mathématiques"
(2).
En d'autres termes
encore, la formation ne peut se limiter aux questions techniques de
l'apprentissage ou de l'instruction : elle exige que l'on soulève aussi la
question du sens de cet apprentissage ou de cette instruction. Et ce sens ne
peut pas seulement être considéré dans le monde abstrait des idées générales,
mais doit se référer aux spécificités des situations sociales particulières. On
pourrait de là dégager un principe éthique essentiel à l'enseignement : "la
question du sens d'un apprentissage, y compris celle de son insertion dans la
société, ne peut être négligée". Autrement dit, il importe de toujours
resituer l'enseignement dans le projet de société qui le porte.

Le caractère idéologique
des contenus d'enseignement
Une fois accepté un
programme, il reste que son contenu comporte toujours des valeurs et des
représentations de l'histoire humaine. Il est généralement admis que certains
cours, comme ceux de religion ou de morale, véhiculent plus d'idéologie que
d'autres, et qu'ils doivent, pour cette raison, être l'objet d'un examen
particulier du point de vue de l'éthique. L'unanimité existe, dans notre
société, quant à l'opportunité d'un débat discutant du type de valeurs qu'on est
prêt à véhiculer ainsi, et de la façon dont on trouvera légitime de le faire.
La plupart considèrent
aussi comme un fait que des disciplines comme le français, l'histoire, la
géographie, et quelques autres, véhiculent nécessairement des valeurs et des
légitimations idéologiques. Ils estiment que, là aussi, des questions éthiques
méritent d'être soulevées.
L'accord est beaucoup
moins grand quand on demande si les cours de mathématiques et de sciences
soulèvent des questions similaires. Sans doute, beaucoup acceptent que certains
cours de sciences - comme ceux de biologie, au moins quand ils touchent à la
bio-éthique ou à l'évolution ; ou ceux de physique, s'ils parlent de l'origine
du monde - soulèvent des questions de valeurs et d'idéologies. Mais la plupart
estiment que, sauf ces cas exceptionnels, l'enseignement des mathématiques et
des sciences est d'abord une instruction idéologiquement et axiologiquement
"neutre". Il n'est pas rare d'ailleurs de voir des enseignants ou des étudiants
en sciences regarder avec un peu de commisération leurs collègues qui doivent
tenir compte d'une dimension qui, selon eux, ne les concerne guère. D'ailleurs,
quand on dit à un enseignant des mathématiques ou des sciences que son cours
véhicule des contenus idéologiques, il est fréquent qu'il réagisse comme si on
l'avait agressé et accusé; bien des "scientifiques" se font un point d'honneur
de ne pas être "idéologiques".
Or, on pourrait peut-être
inverser ces perspectives et dire, d'une façon paradoxale mais assez pertinente,
que les cours de mathématique et de sciences véhiculent un contenu idéologique
bien plus grand que ceux de religion par exemple. En effet, les élèves entrent
dans une classe de sciences bien décidés à croire les vérités qu'on leur
proposera. Si, par exemple, la "preuve" qu'on leur fournit ne leur plaît guère,
ils estimeront généralement l'avoir mal comprise, plutôt que de mettre en
question la théorie qu'on leur propose "à croire". Finalement, l'esprit critique
des élèves n'est, dans ce cours, que "sectoriel", c'est-à-dire limité aux
raisonnements de la discipline
(3). C'est ainsi
que les élèves y acceptent souvent aveuglément toute une représentation du
monde, et notamment une certaine image des rapports entre les savoirs et
l'action.
Les idéologies ainsi
véhiculées, comme les valeurs ainsi transmises, ne doivent pas être considérées
comme des sortes d'impuretés scientifiques de l'enseignement. Elles sont
inévitables et témoignent même de la santé du cours, dans la mesure où elles
montrent que ce qui y est dit se relie au monde concret et a donc un sens. (On
pourrait dire des idéologies dans l'enseignement la même chose que des bactéries
dans le système digestif : leur absence est signe de mauvaise santé!)

Les faces cachées d'un
cours
Pour le physicien, une
bouteille à moitié vide ou une bouteille à moitié pleine, c'est la même chose.
Cette manière de voir montre bien comment une approche disciplinaire voile une
partie de ce qui est dit. Car, pour reprendre cet exemple, si l'on m'offre une
bouteille de vin, il n'est pas équivalent de m'exclamer qu'elle est à moitié
pleine ou qu'elle est à moitié vide. Des effets semblables se passent dans
l'enseignement : ce qui est dit dépasse certains contenus explicites ou
évidents. De cette situation, on peut faire surgir une question éthique : "Jusqu'à
quel point attendre de l'enseignant qu'il assume la responsabilité de ce que son
discours va ainsi véhiculer ?"
Jamais un enseignant ne
peut maîtriser tout le contenu idéologique de son discours. Presque par
définition, l'idéologique ne peut être complètement exposé à la transparence.
Cependant, entre une totale conscience de ce qu'on véhicule et un aveuglement
quasi total, il y a un milieu. Et c'est sans doute que des questions méritent
d'être soulevées, entre autres : "Comment un enseignant peut-il éviter d'être
complètement aveugle quant à ce qu'il transmet comme valeurs et représentations
du monde?".
D'un manuel de
chimie des années 70 :
Des mesures qui
ont été prises pour combattre la pollution de l'air.
Les Etats développent les espaces verts, protègent les sites naturels
sauvages, instaurent des réglementations sur le rejet des déchets dans
l'atmosphère, informent et sensibilisent le public à la protection de la
nature. Ces mesures sont souvent du domaine des spécialistes. Mais chaque
individu doit se sentir directement concerné. Réfléchis-y.
Ré-écriture : un
texte semblable avec une autre idéologie :
La lutte contre la
pollution a une dimension socio-politique.
Se rendant compte du problème de la pollution, des groupes informent et
sensibilisent le public à la défense de la nature. Ils poussent leurs
représentants politiques à développer des espaces verts, à protéger des
sites naturels sauvages, à imposer des réglementations sur le rejet des
déchets, etc. Dans l'examen de ces questions, des spécialistes scientifiques
peuvent être fort utiles. Cependant la question de la pollution n'est pas
purement technique, car elle met en jeu des choix de société. C'est
finalement notre affaire à tous.
N.B. Le second texte
ne véhicule pas "la bonne idéologie". Il en véhicule simplement une autre
que le premier. |

Mon hypothèse est qu'il
est intéressant qu'un enseignant ait une conscience suffisante d'un certain
nombre de manières dont l'idéologie passe dans son discours. En d'autres termes
: qu'il acquière des outils d'analyse de son enseignement. Dans la mesure où il
possèdera cette conscience, il deviendra capable de faire des choix. En effet,
ainsi que l'exemple qui suit va le montrer, l'enseignant pourra classer les
implicites idéologiques de son discours en deux catégories : ceux qu'il est prêt
à assumer, et ceux qu'il voudrait éviter. Le cas d'un manuel de chimie est
éclairant à ce sujet (Cf. encart). Les auteurs, parlant de la pollution, avaient
développé un texte dans lequel il affirmaient que "l'Etat prenait des mesures
pour combattre la pollution". La manière dont le texte était structuré
transmettait implicitement le message que c'était l'Etat qui, de soi-même,
prenait des initiatives, sans pression des "simples citoyens" (présentés
d'ailleurs comme ne pouvant pratiquement rien faire). Une fois devenus
conscients du biais idéologique de leur texte, et comprenant qu'ils donnaient
une image de citoyens impuissants et dépolitisés, les auteurs pouvaient décider
s'ils désiraient transmettre ce message, ou un autre. Les deux textes présentés
dans l'encart montrent bien qu'il y avait un choix à faire entre
différentes idéologies
(4).
Une première étape
consiste donc à percevoir où se situent, dans le contenu de l'enseignement, des
éléments idéologiques. Une seconde amène à prendre conscience de ce que d'autres
prises de position sont possibles. Une troisième, enfin, implique le choix du
discours idéologique que l'on décide de faire passer. Il n'est donc nullement
question de prétendre atteindre une neutralité axiologique ou idéologique; c'est
de choix qu'il s'agit. L'enseignant a, par rapport à son discours, un certain
créneau de liberté. Il peut, par exemple, parfois par une simple remarque qui ne
prend pas de temps, ou par une explication plus longue, mettre en évidence les
présupposés d'un manuel, et montrer qu'il ne sont pas les seuls possibles.
Une méthode très efficace
pour percevoir le contenu idéologique d'un texte ou d'un discours consiste à en
produire une version alternative, éventuellement une "ré-écriture". La
juxtaposition de deux textes permet en effet de mettre en évidence les
différences d'effets sur le lecteur ou l'auditeur. Elle permet ainsi
l'élucidation éthique, c'est-à-dire un processus au cours duquel on rend
explicites des valeurs implicites qui, autrement, passeraient inaperçues.
D'un manuel de
physique :
Nous allons
maintenant prouver que la distinction entre matériau conducteur et matériau
isolant est un fait.
Version alternative
:
Nous allons
maintenant voir que, dans certaines situations, il est intéressant de
distinguer entre matériau isolant et matériau conducteur.
N.B. Le premier texte
véhicule une idéologie empiriste gommant le rôle du sujet; il risque de
favoriser une mentalité plus technocratique que le second. Ces textes
précèdent une leçon où l'on étudie la différence de comportement d'une barre
de verre et d'une barre de cuivre face à de l'électricité statique ou des
courants. |

Les lieux les plus
courants de l'idéologie
Proclamer simplement
qu'il y a de l'idéologie dans l'enseignement ne résout guère le problème des
enseignants. Il faut, de plus, savoir détecter où elle se situe. Dans cette,
section, je vais présenter un certain nombre de domaines où il peut être utile
d'analyser les choix idéologiques. Rappelons que l'objectif d'une telle analyse
n'est pas de viser à un discours sans idéologie (c'est impossible), mais d'être
capable d'éliminer des idéologies et/ou valeurs qu'on ne voudrait pas
transmettre; et de choisir des discours qu'on est prêt à assumer. La lucidité de
l'analyse conduit donc à la responsabilité des choix que l'on prend; l'absence
d'analyse conduit au contraire à un discours non choisi, mais non neutre.
Quatre textes
"idéologiquement chauds"
(Des textes où la
plupart des observateurs noteront la présence d'un contenu idéologique.)
Version 1 : La
découverte des propriétés de certaines prostaglandines va permettre, grâce
aux méthodes très fines de dosage biochimique dont nous disposons, de mettre
au point des techniques abortives élégantes.
Version 2 : La
découverte des propriétés de certaines prostaglandines, jointe à l'existence
de techniques fines de dosage bio-chimique, rend possible la mise au point
de techniques abortives non mécaniques.
Version 3 : La
découverte des propriétés abortives de certaines prostaglandines ouvre toute
grande la porte, vu les méthodes de dosage bio-chimique actuelles, à un
alourdissement de l'arsenal des techniques d'avortement.
Version 4 : Le
développement actuel de techniques et de modèles théoriques relatifs aux
prostaglandines rend possible la mise au point de nouvelles techniques
abortives.
Deux textes
"idéologiquement froids"
(Des textes dont
beaucoup d'observateurs ne verront pas le contenu idéologique.)
Version 1 : Darwin
a déduit sa théorie de l'évolution des nombreux faits dont il a été témoin
au cours de son voyage autour du monde.
Version 2 : Au
XIXe siècle, l'idée selon laquelle la terre, les sociétés, l'univers, les
vivants, ont une histoire, est très courante. Darwin l'a utilisée pour
organiser dans une perspectives évolutionniste l'information biologique de
son époque. |

J'ai déjà noté comment
les programmes répondent à des questions sociétales et comment, ils se réfèrent
donc toujours à une représentation idéologique du monde et de la société, de
même qu'à un projet sur les "éduqués". Il peut être intéressant, pour un
enseignant, de rechercher les présupposés sociétaux du programme qu'il est
chargé d'enseigner, de manière à pouvoir élucider le champ éthique dans lequel
il se meut.
Dans l'enseignement, de
vastes contenus idéologiques passent également lorsqu'un enseignant explique
l'importance ou la pertinence de la discipline qu'il enseigne, et notamment
lorsqu'il essaie de motiver les étudiants.
L'exposé, implicite ou
explicite, des méthodes d'une discipline est aussi très significatif. Cela vaut
autant pour les disciplines de sciences humaines que pour les sciences
naturelles ou les mathématiques. Ces exposés des méthodes proposent généralement
une image de la rationalité, des représentations des rapports entre le savoir et
les décisions humaines; ils évoluent souvent entre un empirisme positiviste et
une épistémologie laissant sa place au sujet humain; ils induisent, de plus, la
valorisation d'attitudes assez diverses. C'est ainsi que, par exemple, le cours
de mathématiques véhicule souvent une valorisation de la rigueur bien plus
proche de ce que veulent des organisateurs d'une société industrielle que de ce
qui pourrait favoriser une convivialité familiale.
Les représentations de la
vérité sont aussi très significatives. Il est très différent de voir celle-ci
comme s'imposant au nom d'une rationalité universelle, ou comme la construction
de modèles du monde et de la société visant à nous guider dans notre action.
Les éléments de
l'histoire de la discipline que la plupart des enseignants exposent aux élèves
sont aussi une relecture idéologique (et lorsque les enseignants ne parlent pas
de l'histoire de leur science, c'est aussi une omission qui a ses effets sur les
représentations induites chez les élèves). N'est-il pas significatif que, si les
cours d'histoire en ont généralement fini avec "les annales des rois" confondues
avec l'histoire humaine, il n'est pas rare de voir des manuels de sciences
confondre l'histoire d'une discipline avec celle des grands scientifiques
(c'est-à-dire ceux qui ont "gagné" : les "vainqueurs"). A d'autres moments,
l'histoire est réduite à des anecdotes relatives à certains grands
scientifiques, ce n'est pas neutre non plus.
Dans les cas où l'on
adopte une pédagogie par projets , les choix de ceux-ci sont idéologiquement
fort importants. Ce n'est pas la même chose de tâcher de créer un "îlot de
rationalité" autour de la pollution d'une rivière ou autour de la rentabilité
d'une entreprise. La manière dont on fera jouer l'interdisciplinarité n'est pas
neutre non plus : combien de professeurs de physique font-ils comprendre que
l'isolation d'une maison est un problème ayant des composantes physiques,
biologiques, écologiques, éthiques, juridiques, politiques, économiques, etc? La
définition des "objets" étudiés (ce qui implique toujours une réduction à des
cadres théoriques et, diront les philosophes des sciences, paradigmatiques) est
toujours idéologique. Ainsi, la définition de la "santé", du "développement", du
"corps humain", de la "communication", de la "terre", d'une "ville", etc.,
comporte des choix qui demandent à être élucidés.
Dans la même perspective,
il faut noter que les exemples choisis ne sont pas neutres (Cf. encart).
N'est-il pas significatif que, dans la plupart des ouvrages, du calcul au
français en passant par les statistiques, les exemples sont le plus souvent pris
dans le monde feutré des classes moyennes où l'on ne parle guère de conflits, ni
entre personnes, ni dans la société? L'apparente neutralité des exemples voile
souvent l'affirmation d'une représentation dominante de la société qui aggrave
l'exclusion des exclus.
Des exemples
faussement innocents :
Que peut-on acheter
avec 100F ?
Version 1 : Par
exemple, un steack, un billet de cinéma et un disque compact.
Version 2 : Par
exemple, 5 kg de pain, un sac de charbon et 20 kg de patates.
Version 3 : Par
exemple, 5kg de pain, un billet de cinéma, un pot de confiture. |
A noter aussi dans les
cours : l'ensemble de petites remarques et d'ex-cursus, qui véhiculent, avec la
relation interpersonnelle entre les enseignants et les élèves, énormément de
valeurs.
La manière de vivre une
certaine discipline dans la classe, ainsi que l'architecture et la disposition
des locaux, la plus ou moins grande familiarité entre éducateurs et élèves, tout
cela n'est évidemment pas neutre non plus, mais nous écarte de plus en plus des
contenus mêmes des enseignements
(5).
Jalons pour une éthique dans ce domaine
L'exposé des multiples manières par
lesquelles les valeurs et les idéologies sont véhiculées dans les contenus
d'enseignement déclenche le débat éthique à ce sujet : "Que voulons-nous
faire par rapport à ces contenus ?". Je voudrais maintenant proposer
quelques considérations éthiques - évidemment discutables - qui pourraient
servir de critères dans un tel débat.
Il me semble d'abord utile d'abandonner
une fois pour toute l'illusion d'une maîtrise totale de ce que véhicule un
cours. Quels que soient ses talents d'analyste, aucune personne ne peut
totalement savoir quels seront les effets idéologiques de ses discours. Un désir
de totale lucidité entraînerait simplement une sorte de folie et une complète
paralysie. S'il est des moments où l'analyse peut être utile et recommandée, il
importe, à d'autres moments, de travailler "candidement" sans un regard "au
second degré". Le principe éthique qui pourrait donc être posé dans ce domaine
serait celui d'une élucidation raisonnable, mais non totale, de ce qu'on dit. A
l'opposé, on peut estimer qu'à l'avenir, on tolérera de plus en plus
difficilement un total aveuglement d'un enseignant vis-à-vis de la dimension
idéologique de ses discours. Un tel principe d'élucidation raisonnable exige
déjà une réelle modification des pratiques actuelles. Aujourd'hui, en effet,
beaucoup de professeurs ne se sentent guère responsables d'une analyse et de
choix éclairés par rapport au contenu idéologique de leur enseignement. C'est
surtout vrai pour les professeurs de disciplines considérées comme plus neutres
(comme les mathématiques et les sciences) même si, de fait, elles structurent
profondément l'imaginaire des jeunes. Il me semble qu'il serait légitime de
demander qu'à l'avenir, le souci présenté dans cet article fasse partie de ce
qu'un enseignant est appelé à assumer.
Il serait cependant totalement irréaliste
de faire une telle demande aux enseignants si on ne leur donne pas une formation
adéquate. Aujourd'hui, les cours disciplinaires, sauf peut-être dans l'une ou
l'autre branche, n'aident nullement les enseignants à assumer un tel rôle. Il y
a là une carence dans la formation conférée actuellement par les universités et
les autres institutions éduquant les futurs professeurs. Un effort dans ce sens
est indispensable pour que, d'ici une ou deux décennies, nous disposions
d'enseignants capables d'assumer ces dimensions de leur profession.
Enfin, une réflexion éthique et politique
responsable face à l'enseignement se doit de souligner que les contenus de
l'enseignement ne forment pas qu'une partie des questions éthiques et politiques
qui se posent au système scolaire. Il faudrait y ajouter, entre autres, les
questions relevant des relations interpersonnelles (notamment l'interaction
entre les projets et désirs des enseignants et de la société avec ceux des
élèves), celles liées à l'école comme institution historique en Occident, celles
provenant du lien entre les écoles et les pouvoirs économiques et sociaux
(notamment les luttes traversant l'école), celles des choix de société véhiculés
par l'école, celles des conflits d'intérêts entre différents acteurs scolaires
(notamment : enseignants, parents, direction, syndicats, industrie, Etat,
Université, élèves, etc.), celles de la technocratisation de l'école et de
l'apparition des sciences de l'éducation dans une société individualiste, celles
d'un pluralisme grandissant, etc.
(6).
(Octobre 1991)
Notes
(1) Cet article est
donc délibérément limité aux contenus d'enseignement. Il n'entre pas dans les
débats plus larges relatifs à l'éducation ou à l'école. Pourtant, les questions
éthiques touchant les enseignants dépassent l'enseignement proprement dit. Elles
touchent notamment l'institution école, lieu de multiples conflits d'intérêts.
Une des causes de la crise de l'école est peut-être à situer dans la tendance
des enseignants à situer à refuser cette dimension institutionnelle et sociale
de leur profession, pour n'en envisager que l'aspect interpersonnel et
pédagogique. A ce sujet, voir mon ouvrage Eduquer, Ecoles, Ethiques, Société,
Paris, éd. Universitaires, 1990.
(2) Sur le caractère "politique" et non purement technique
de l'élaboration des programmes, voir le chapitre sur "Idéologies et
programmes de Sciences" dans G. FOUREZ, Pour une éthique de
l'Enseignement des Sciences, Lyon, Chronique Sociale, 1985, de même
que le chapitre sur "Sciences, pouvoirs politiques et éthiques" dans G.
FOUREZ, La Construction des Sciences, Paris, éd. universitaires, 1988.
(3) On pourrait dire que, dans les cours de sciences, les
idéologies passent comme les vélos que ne voyaient pas les douaniers quand,
selon une blague belge, ils fouillaient les contrebandiers cyclistes.
Similairement, dans les cours de sciences, toute l'attention critique est
centrée sur les raisonnements scientifiques et pratiquement pas sur les discours
idéologiques qui les accompagnent.
(4) On trouvera une analyse plus détaillée de cet exemple,
et bien d'autres, dans Pour une éthique de l'enseignement des sciences,
op. cit., p. 17 et autres.
(5) Pour se former à l'analyse des contenus d'enseignements
sous l'angle des valeurs et idéologies véhiculées, Cf. Pour une éthique de
l'enseignement des sciences, op. cit., et Ph. MATHY & G. FOUREZ,
Enseignement des Sciences, Ethique & Société, pouvant être obtenu en
envoyant un chèque de 43 F à la Cellule CETHES-EMSTES, Facultés Universitaires
de Namur, Belgique.
(6) Cf. Thèmes que je traite dans mon ouvrage Eduquer,
Ecoles, Ethiques & Société, op. cit.

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